L’opération de sauvetage

Coll. Carl Lutz Society / V.Vacek
Les Archives suisses d’histoire contemporaine (EPFZ) / Agnès Hirschi

Les débuts d'un aventurier

Né le 30 mars 1895 en Appenzell et issu d’une famille nombreuse, Karl Robert Lutz décide dès son plus jeune âge (18 ans) d’émigrer aux Etats-Unis, pour fuir la pauvreté. Il y anglicise son nom en « Carl ». 

Après quelques petits emplois à Granite City, en Illinois, il étudie la théologie au collège de Warrenton, au Missouri voisin. Timide et en manque d’argent, il y renonce et se met en quête d’un emploi stable. 

La Légation de Suisse à Washington (nom donné alors aux Ambassades) le recrute. Rigoureux, il est remarqué par le chef de poste, qui lui conseille de se former. Le jeune Lutz étudie le droit et l’histoire à l’Université George Washington, dont il sort diplômé en 1924.

Lors de son séjour dans la capitale américaine, Carl Lutz réside à Dupont Circle, au centre-ville, aujourd’hui habité par le personnel du Département d’Etat américain. Une plaque à son nom y est apposée.

Finalement admis dans la carrière consulaire, le jeune Lutz travaille dans différentes représentations helvétiques à Saint-Louis (MO) et Philadelphie (PA) pendant dix ans. Le 25 juillet 1929, il obtient la nationalité américaine, tout en conservant la suisse, ce qui est encore autorisé au sein du service consulaire.

Au niveau personnel, Carl Lutz épouse sa compatriote Gertrud Fankhauser en 1935.

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Voyage en Orient

La période 1935-1940 marque un tournant décisif dans la vie de Lutz et conditionne son action de sauvetage à Budapest. En 1935, il est nommé chancelier au Consulat suisse de Jaffa en Palestine, sous mandat britannique.

En plus de 2’500 résidents allemands sur place, le chancelier Lutz doit gérer, autant que se peut, l’arrivée de près de 80’000 Juifs fuyant l’Allemagne nazie. Lui qui regardait l’actualité avec distance s’intéresse à la cause des persécutés juifs, dont il entend les témoignages.

Témoin privilégié à une période charnière, le fonctionnaire assiste aux prémices du conflit du siècle au Proche-Orient :

« Au fond, [Lutz] ne quitta que très à rebours cette Palestine dangereuse et effervescente. Les Anglais, par la puissance de leur mandat[,] savaient bien comment dresser la population arabe et juive, l’une contre l’autre, selon la situation momentanée. Soit ils soutenaient les Arabes contre les Juifs, soit ils appuyaient les Juifs contre les Arabes. La sécurité publique était mauvaise. » Alexander Grossman

Lorsque la guerre éclate, en 1939, l’Allemagne demande à la Suisse de représenter ses intérêts en Palestine mandataire (biens et personnes). Carl Lutz est chargé de cette tâche. Sa première mesure est de retirer prestement la croix-gammée du Consulat allemand, qui provoquait le dégoût des habitants de Jérusalem. Elle est remplacée par les couleurs neutres de la Suisse.

Lutz s’acquitte de son mandat avec brio. L’Etat allemand saluera son action, notamment d’avoir protégé les citoyens allemands détenus dans les camps de prisonniers.

En 1941, Lutz est envoyé brièvement à Berlin, pendant six semaines, pour y gérer les intérêts yougoslaves. L’invasion du pays entraîne la fin de ce mandat.

 

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Budapest : en charge des intérêts étrangers

Début 1942, Carl Lutz est promu vice-consul. Il est nommé à la Légation suisse de Budapest afin d’y représenter les intérêts de quatorze pays étrangers ayant rompu leurs relations diplomatiques avec la Hongrie, dont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. 

A ce titre, le vice-consul a une vie de rêve sur place : il habite dans la Résidence de l’Empire britannique, sur la colline royale de Buda, roule dans la limousine Packard du chef de poste américain, et travaille dans ses bureaux, Place de la Liberté, qui est encore aujourd’hui l’Ambassade américaine en Hongrie. 

Mais le luxe a son coût. La tâche professionnelle est éreintante, avec sur place près de 13’000 ressortissants à protéger. En plus des deux géants anglo-saxons, le vice-consul doit veiller sur les biens et personnes du Canada, Belgique (occupée), Chili, Egypte, Haïti, Yougoslavie (occupée), Honduras, Paraguay, Uruguay, Venezuela, du Salvador (dès le 4 juillet 1944) et de la Roumanie (dès le 25 août 1944).

Surtout, il doit gérer une tâche qui sort de son mandat strict, et qui est tolérée par Berne pour motif « humanitaire » : organiser l’émigration juive, strictement restreinte, vers la Palestine mandataire. 

A cette époque, la Grande Bretagne avait publié un Troisième Livre Blanc. Ce texte restreignait l’immigration en Palestine à 75’000 individus juifs entre 1939 et 1944, à titre de réfugiés – et au maximum 15’000 par an, depuis toute l’Europe. Carl Lutz est chargé de mettre en oeuvre ce traité en Hongrie. 

Rigoureux, le fonctionnaire permet, d’avril 1942 à décembre 1943, l’émigration de plus de 10’000 enfants juifs hongrois via la Roumanie et le port de Constanța, sur la Mer Noire.

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Des Juifs hongrois faisant la queue devant la "Maison de Verre" Les Archives suisses d’histoire contemporaine (EPFZ) / Agnès Hirschi

L'occupation de la Hongrie

Le 19 mars 1944, de peur que la Hongrie ne change de camp et n’éventre le front, l’Allemagne envahit le pays. Hitler impose un Président du Conseil des Ministres lui étant favorable, tout en conservant à la tête du pays le Régent Horthy, figure historique.

Du jour au lendemain, les conditions des Juifs, déjà mauvaises, deviennent désespérées. L’Etat allemand, dont le lieutenant-colonel SS Adolf Eichmann, instaure la terreur : port de l’étoile jaune, impossibilité de voyager, confiscation de tous les biens et arrestations arbitraires. La Hongrie est divisée en six zones, isolées les unes des autres. Les territoires de Transylvanie annexée sont bouclés.

Dès le 16 avril et jusqu’à début juillet, 437’000 civils juifs des provinces hongroises sont placés dans des ghettos et, dès le 15 mai, déportés vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne occupée. Le service photographique de la SS prendra les seuls clichés connus de la sélection, et l’arrivée des civils, après des jours de transport sans ravitaillement ni sommeil.

Fortepan / Lili Jacob

En six semaines, une minorité bien intégrée et vibrante disparaît de son propre pays. Ne restent que les 180’000 Juifs et 62’000 convertis de Budapest, en sursis. Fin juin, eux aussi sont confinés dans des « Maisons à étoiles jaunes » en attendant la déportation.

Le 19 juin 1944, alors que la tuerie des Juifs de province est menée avec une rapidité sans équivalent, Carl Lutz fait fuiter, auprès d’un fonctionnaire roumain en visite, ce qui sera appelé « les protocoles d’Auschwitz ». Ce document, qui détaille le camp d’extermination, sera ramené en Suisse, à Genève. Un diplomate du Salvador, avec qui Lutz échange une correspondance interdite, distribue les protocoles à la presse suisse et internationale. Le sujet fera les gros titres au début de l’été

Le gouvernement hongrois, mis sous pression politique et médiatique, annonce la suspension des déportations le 7 juillet 1944. 

« Les déportations dans le pays se poursuivaient déjà. Nous avions déjà des témoignages relatifs au désarroi d’Auschwitz grâce à quelques Pionniers polonais et slovaques qui avaient réussi à s’échapper. C’est pourquoi nous avons estimé évidente la proposition de de réveiller l’opinion publique à l’étranger, de toute urgence. 

Il [Moshe Krausz] a recueilli des données concernant les déportations en Hongrie, y a joint des détails sur toute la misère qu’elles ont entraînée, et les a ajoutées aux témoignages d’Auschwitz. Cette demande [les protocoles d’Auschwitz] a été transmise à l’étranger – grâce au consul Lutz – par un courrier suisse, et les résultats ont suivi étonnamment rapidement. » Margit Oblath, 1945

Comme défenseur des intérêts britanniques, Carl Lutz tient une liste de 7’000 adultes et 800 enfants juifs autorisés à émigrer en Palestine mandataire, administrée par Londres. 

A ce titre, Lutz a le droit d’émettre des lettres de protection (« Schutzbrief »). En attendant leur départ, les Juifs se trouvent ainsi sous protection consulaire de la Suisse. De fait, ils sont exemptés de travail obligatoire et d’une éventuelle déportation.

Le 15 juillet 1944, Lutz rencontre un jeune Suédois, Raoul Wallenberg, arrivé récemment à Budapest. Celui-ci, venu initialement  pour exfiltrer 649 Juifs, apprend de son collègue helvétique un tout autre plan : étendre la protection à des familles entières, en détournant les outils consulaires à disposition. Il est établi par la documentation qu’à cette date, Lutz distribue déjà clandestinement de faux documents aux Juifs, de toute nature. Mais il veut augmenter l’ampleur de cet effort. C’est cette réputation qui a conduit le jeune Suédois à le rencontrer. 

« Peu après l’arrivée de Wallenberg à Budapest au cours de l’été 1944, il m’a rendu visite à la Légation américaine sur la place de la Liberté, écrira Lutz en 1966. Il m’a dit qu’il avait l’intention de mener une opération de sauvetage des Juifs persécutés. Il m’a alors demandé de lui remettre le texte des lettres de protection suisses et je lui ai également fait part de mes autres actions en faveur de la population juive. Je l’ai informé autant que possible. »

Lutz et Wallenberg travailleront désormais de concert, en coordination avec le corps diplomatique sur place. 

Wallenberg changera de tactique : il réclamera 4’500 civils juifs à protéger, pour lesquels il fera émettre des passeports suédois (« Schutzpass »). Le jeune homme finira par placer sous sa protection permanente entre 7 et 9’000 Juifs, et dirigera un vaste réseau d’immeubles protégés et de soupes populaires.

D’un courage extraordinaire, il restera le Juste ayant pris le plus de risques personnels à Budapest. Il finira par être capturé par les Soviétiques à la fin de la guerre et exécuté à Moscou autour de 1947, dans d’obscures circonstances.

Dans la mémoire, les différences entre Carl Lutz et Raoul Wallenberg sont centrales : l’effort du Suédois est pleinement approuvé par sa hiérarchie au Ministère des affaires étrangères, à Stockholm. Wallenberg est autorisé à émettre des papiers d’identité, déclarant suédois des Juifs d’origine hongroise. Sa capitale a fait le choix, politique, d’intégrer ces immigrants après-guerre, pour motif humanitaire, au cas où ils se rendraient en Suède. Le personnel suisse ne dispose d’aucune de ces garanties.

En outre, Wallenberg est originellement missionné par les Etats-Unis (War Refugee Board) et par la Suède, dans un effort conjoint de sauvetage. Le jeune homme dispose par ailleurs de l’accès à un budget humanitaire pour mener à bien sa mission, un détail qui marquera le personnel suisse, contraint de sauver les Juifs sans autorisation, et sans le sou.

Logiquement, l’opération de sauvetage de Wallenberg, politiquement approuvée et valorisante, autant pour la Suède que les Etats-Unis, restera un pan central de la mémoire de ces deux pays. 

Une lettre de protection ou "Schutzbrief" - Les Archives suisses d’histoire contemporaine (EPFZ) / Agnès Hirschi / Coll. Carl Lutz Society / V.Vacek
Les Archives suisses d’histoire contemporaine (EPFZ) / Agnès Hirschi / Coll. Carl Lutz Society / V.Vacek

Les Lettres de protection

Dans son plan de protection, Carl Lutz compte utiliser une faille administrative : les Allemands ont accepté le départ d’un contingent de migrants strict pour la Palestine, soit 7’800 individus juifs. 

Comme chef de la Division des intérêts étrangers en Hongrie, le vice-consul de Suisse a été plaider leur cause auprès d’Adolf Eichmann, l’officier du SD en charge de la « question juive » en Hongrie.

 Eichmann : « Vous parlez comme Moïse implorant Pharaon. Moi, je suis ici le fidèle serviteur de mon maître. Les Juifs doivent être mis à l’abri face à l’avancée du front, afin de prévenir le sabotage sur nos arrières. A l’heure où nous parlons, je songe surtout à mes camarades qui se gèlent les pieds en Russie. »

Lutz : « Monsieur l’Obersturmbannführer, à mes yeux, il n’y a pas de Juifs, pas d’Allemands ou de Suisses. Il n’y a que des êtres humains qui cherchent à sauver leur vie. Si vous étiez Juif, vous viendriez vous-même demander mon aide. »

Eichmann : « Bon sang, vous avez un sacré culot de me dire ça ! »
Carl Lutz à Adolf Eichmann, 25 avril 1944

Le contingent de réfugiés juifs est finalement approuvé par la Hongrie le 27 juin, puis par l’Allemagne, Hitler en personne, le 10 juillet 1944. 

Dans les échanges, ces 7’800 visas pour la Palestine mandataire sont présentés comme des « unités ». Carl Lutz détourne la formulation contre ses auteurs : il  annonce aux Hongrois, le 21 juillet, qu’il considère que chaque « unité » est une famille, et qu’il s’agit de 7’800 « chefs de famille ». La proposition est faite en séance devant le Président du Conseil des Ministres, la plus haute autorité du pays. Ce stratagème augmente artificiellement son quota à « 40’000 personnes ». Lutz n’a aucune autorité consulaire, ni de Berne, ni de Londres, pour prononcer le regroupement familial et, de fait, étendre sa protection bien au-delà de son quota légal. Si apprise de ses supérieurs, cette initiative personnelle lui vaudrait le renvoi.

Lutz présume que la Hongrie, empêtrée dans une tempête de critiques dues à sa « politique juive », n’aura aucun levier politique pour débattre des chiffres – aussi faux soient-ils. Ce d’autant que plusieurs acteurs de la communauté tentent d’obtenir des concessions depuis la suspension des déportations, début juillet. La tactique semble fonctionner. La Hongrie acquiesce devant les 40’000. 

Rapportant à Berne, un Lutz « optimiste » comme l’écrit prosaïquement l’historien Braham, présente la proposition, non comme étant la sienne, alors qu’il n’en a pas le droit, mais comme une concession spontanée des Hongrois. L’Histoire la renommera d’ailleurs « l’offre Horthy » : plusieurs dizaines de milliers de Juifs contre la clémence des Alliés alors que la guerre prend fin.

De guerre lasse, Lutz finit par déchanter. Dès qu’elle apprend le coup de force, l’Allemagne réagit.

« La Légation de Suisse a informé le Ministère des Affaires étrangères [hongrois] qu’elle dispose de certificats d’immigration en Palestine pour 7’800 familles, soit environ 40’000 personnes au total. […]. L’attention du Ministère des Affaires étrangères a été attirée sur le fait que ces chiffres diffèrent très considérablement du nombre d’ « environ 7’000 personnes » mentionné dans le registre […]. »
Le plénipotentiaire allemand en Hongrie  Veesenmayer à Berlin, 25 juillet 1944

L’offre suscite d’âpres réactions entre les capitales à l’été 1944. L’Allemagne, bien sûr, mais aussi la Grande-Bretagne (qui s’en tient au Troisième Livre Blanc) ne souhaitent pas un afflux de réfugiés juifs.

Carl Lutz est plutôt naïf dans sa compréhension des enjeux, car il travaille dans l’urgence. Son but est de gagner du temps, sachant qu’une migration est improbable vue l’avancée du front. Surtout, le fonctionnaire sous-estime la position de la Grande-Bretagne : les Alliés craignent que ces 40’000 ne soient une prise d’otages destinée à les diviser, entre Américains, favorables à protéger les Juifs (cela n’a aucune incidence politique pour eux) et Britanniques, qui contrôlent le lieu de destination potentiel. Il faudrait que Londres fasse un geste politique fort sur le dossier, alors que ses seuls intérêts, prioritaires, sont la stabilité du Moyen-Orient.  Même si la limite du Troisième Livre Blanc était utilisée dans sa totalité, en une fois, la proposition de Lutz serait excessive.

Fin 1944, à expiration, le Troisième Livre Blanc aura été utilisé pour émettre 52’800 sauf-conduits sur 75’000, avec l’ajout des 7’800 Juifs de Hongrie. Au final, la Grande-Bretagne n’autorisera aucun autre Juif à migrer au-delà de la validation ordinaire, qu’il y ait eu l’Holocauste ou non. Londres restera intraitable, et même stricte à l’excès : la limite des 75’000 migrants ne sera finalement pas utilisée dans sa totalité entre 1939 et 1944. Les Anglais accepteront de prolonger le Troisième Livre Blanc en 1945, jusqu’à expiration, à raison de 1’500 individus par mois. Puis banniront la migration.

Lutz et son personnel se heurtent à une réalité géopolitique froide et indifférente aux souffrances, immédiates, de la population juive de Hongrie. Les chancelleries finissent toutes par rejeter les 40’000, y compris la Hongrie sous pression allemande. Le Président hongrois du Conseil des Ministres prétend une « erreur dans des notes » et se défausse. Soupçonnant que son représentant sur place a agi sans autorisation, la Grande-Bretagne précise à Carl Lutz qu’il s’agit de « personnes, et non de chefs de familles », le fonctionnaire anglais soulignant la négation dans sa correspondance afin d’asseoir son caractère absolu. 

Londres ne souhaite pas intervenir, pas plus que la Suisse, dans son rôle d’intermédiaire, qui craint l’effet d’appel : « Nous dépasserions de beaucoup les limites que nous nous sommes fixées jusqu’à maintenant en matière d’intervention en faveur des Juifs qui n’ont pas, en principe, droit à notre protection. [Cela créerait] un précédent pouvant nous amener des demandes semblables des autres Etats qui s’intéressent également au sort des Juifs. »

Alors qu’elle mène de modestes tractations humanitaires au niveau bilatéral, la Suisse refuse que sa Division des intérêts étrangers, à Budapest, ne soit mêlée à des actions de sauvetage. Ce n’est pas son rôle : « les mesures décidées par le gouvernement hongrois à l’encontre des Israélites constituent une question de politique intérieure dans laquelle nous ne nous estimons pas tenus d’intervenir » a écrit le supérieur de Lutz à Berne, Arthur de Pury, au Conseiller fédéral Pilet-Golaz (14 juin). 

Aux Américains qui insistent pour que la Suisse envoie du personnel spécialisé auprès de Carl Lutz en Hongrie – pour prévenir nommément « l’extermination des Juifs » – le Conseiller fédéral a répondu deux fois par la négative (21 juin), avançant des arguments administratifs : « nous devons lutter contre la tendance à détourner l’activité de défense des intérêts étrangers de ce qu’elle devrait être. »

Le quota officiel de 7’800 « individus » redevient le seul chiffre admis en négociations.

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Ces documents qui sauvent des vies

Le personnel suisse sur place refuse de céder. Sans autorisation de ses supérieurs à Berne ou son Etat mandataire, à Londres, mais aussi Berlin et Budapest, la Division des intérêts étrangers en Hongrie continue de distribuer des sauf-conduits en surplus. Afin de cacher l’excès, toutes les lettres suisses de protection sont numérotées de 1 à 7’800, puis à nouveau de 1 à 7’800, donnant l’illusion que la limite est respectée. 

A l’automne, le nombre de lettres de protection en circulation dépasse largement le quota strict. « Le Consul Lutz était bienveillant, il a souligné plusieurs fois avoir généreusement distribué les documents de protection malgré les instructions sévères des Anglo-Saxons », témoignera un rabbin en 1945.

Lutz fait émettre près de trois fois plus de certificats qu’il n’en a le droit. Via des courriers, il les fait distribuer dans les zones de ghetto de Budapest. Face aux annonces imminentes d’une reprise des massacres, il ne lit plus les documents qu’il signe. La tactique est d’autant plus grave que chaque « migrant » est considéré, une fois sous protection, comme un citoyen de l’Empire britannique.

Afin de renforcer sa protection, Carl Lutz crée dès le 29 juillet, et spontanément, des « passeports collectifs » afin de protéger les Juifs. « Nous nous étonnons – qu’ayez établi vous-même – passeport collectif » lui répond Berne, qui ne goûte guère aux largesses de son agent. L’initiative lui vaudra des critiques internes, des années après la guerre.

Utilisant toute la palette d’outils consulaires à disposition, Carl Lutz engage son service au-delà de ses fonctions afin d’enrayer les déportations. Son choix est déjà fait : en effet, dès l’invasion allemande, il a remis clandestinement des papiers d’identité à de jeunes Juifs, dont le Slovaque Rafi Frieldl devenu, artificiellement, ressortissant des Etats-Unis (19 mars). 

Certains réfugiés ont été protégés en secret par Lutz comme « citoyens suisses », tels Simsha Humwald ou Alexander Grossman, son bras droit hongrois, qui est germanophone. Celui-ci travaillera sous un faux nom aux accents helvétiques : « Dr. Alexander Kühne ».

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Le 26 avril 1944, le vice-consul a reçu les Grausz, une famille juive hongroise en détresse. Elle demandait assistance: leur fille étant née à Hendon, en Angleterre – elle bénéficiait de la protection. Lutz a été bien au-delà de sa charge : il a déclaré toute la famille… citoyens du Salvador. Bien qu’aucun d’entre eux ne parlât espagnol ou n’ait jamais visité le pays, la citoyenneté d’Amérique centrale se révèle un rempart efficace contre la police. A cette défense administrative, le vice-consul a ajouté une barrière physique contre les rafles (27 avril) : il a placé sous protection suisse la chambre à coucher, à Pest, de la petite Elizabeth Agnes, six ans. Elle deviendra sa fille adoptive.

En marge de son plan initial, Lutz se met à distribuer aux Juifs persécutés, de son propre aveu, des « milliers » de certificats  falsifiés – les assurant citoyens du Salvador. Le plénipotentiaire Vessenmayer dénoncera à Berlin « 20’000 » papiers salvadoriens en circulation en Hongrie, un chiffre sans doute extrapolé, destiné à faire réagir en haut lieu.

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Lutz obtient ces faux certificats du Consulat général du Salvador, à Genève. D’abord clandestinement, via des visiteurs (dont Florian Manoliu, déclaré Juste en 2001), puis mêlés au courrier légitime de la valise diplomatique, une fois que la Suisse a la charge des intérêts du petit pays. A Genève, le réseau de sauvetage  est dirigé par un « 1er Secrétaire salvadorien », Georges Mantello, en réalité un immigré juif, employé local. Celui-ci travaille en secret à protéger les Juifs de la déportation. Il est appuyé par des étudiants locaux payés à la pièce. S’ajoutent à ce réseau des avocats et un traducteur bienveillant, employé de la Chancellerie cantonale, qui fera l’objet d’une enquête. 

Mantello et Lutz sont en contact épistolaire, sans autorisation. Le 28 octobre, le vice-consul écrit : « au moins, vous pouvez avoir la satisfaction de savoir qu’en forçant la représentation des intérêts de San Salvador (je suppose), vous avez créé une œuvre humaine qui vous vaudra la gratitude de milliers de personnes sauvées lorsque les conditions normales régneront à nouveau dans le monde ». Berne découvrira que Lutz entretient avec Mantello « une correspondance directe à l’insu de la Division » (25 novembre) et demandera qu’elle cesse immédiatement, sans en découvrir l’objet réel.

Mantello maîtrise mal le français. Il rédige tous les certificats au féminin – ce qui n’arrange pas les affaires de Lutz, à Budapest, lequel doit ajouter les noms sur les certificats vierges. Le père de la petite Agnes, Alexander Grausz, vivra ainsi déclaré comme « citoyenne reconnue du Salvador » (23 juillet).  Par chance, la SS et la milice hongroise ne maîtrisent pas, elles non plus, les subtilités de la langue de Molière.

La propre future épouse de Carl Lutz, Magda, juive hongroise, vivra à ses côtés sous une fausse nationalité du Salvador.

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La Maison de Verre

Souhaitant protéger son personnel des menaces explicites proférées par la SS, Lutz prend une nouvelle initiative : il loue les locaux d’une verrerie au centre de Budapest. Il y installe son service d’émigration le 24 juillet 1944.

Cet entrepôt industriel devient un vrai camp de réfugiés pour 2’750 personnes. De par sa construction en verre, ses murs brillent « comme des centaines de miroirs », ce qui impressionne les réfugiés juifs. Ce d’autant qu’il est situé rue Vadasz, « la rue des chasseurs » en hongrois, un sinistre présage alors que dénonciateurs et miliciens guettent au-dehors.

Il s’y créée une véritable « petite société  autonome » avec une chorale, un service de cuisine, des salles de classe, une infirmerie et des douches improvisées. Certains couples s’y forment, et se marieront après-guerre. Les Juifs vivent les uns sur les autres. 

Lorsqu’ils se rendent aux toilettes, creusées à même le sol dans la cour, les réfugiés risquent leur vie : ils sont bombardés par les avions russes qui attaquent Budapest.

Coll. Carl Lutz Society / V.Vacek

« La nuit, on ne pouvait aller aux toilettes mais l’on risquait de perdre son espace de sommeil, pris par quelqu’un d’autre avant notre retour. Le propriétaire précédent entrait alors dans une grande colère. J’essayais de me boucher les oreilles pour ne pas entendre. Le lésé finissait par dormir sur une chaise ou sur le sol. 

Si l’un d’entre nous se tournait de l’autre côté, le voisin devait se tourner aussi. Mais la Maison de Verre était le paradis, une oasis de sécurité. »
Irena Braun, 14 ans

Comme il s’agit techniquement de bureaux liés à la Légation de Suisse, aucun civil n’a le droit de faire du bruit, car leur présence n’est pas autorisée. Ils vivent cachés, en sous-sol.

Une unité de l’armée de l’air  allemande enverra même des soldats pour ravitailler la « Maison de Verre », pensant aider une représentation diplomatique de la Suisse – et sans réaliser que celle-ci abrite des milliers de Juifs !

Le lieu nourrit la haine antisémite à Budapest. Début décembre 1944, la milice envisage une rafle et une exécution dans les grottes de Pálvölgy. Une unité de l’armée régulière aurait été désignée pour ce dessein. Le projet ne sera pas mis en oeuvre.

Il y a néanmoins une attaque de la milice, le 31 décembre 1944, menée par Mihaly Balog. Dans la panique, elle provoque trois morts et dix-sept blessés. Elle est déjouée de justesse. Frustrée par son échec, la milice revient le jour suivant et exécute le propriétaire de la « Maison de Verre » au bord du Danube.

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Les Maisons Protégées

Lutz est aidé dans son action par sa femme Gertrud (déclarée Juste en 1978) ainsi que par les Halutzim, un groupe de résistants juifs qui assure la logistique de l’action de sauvetage. D’autres diplomates de la Légation de Suisse soutiennent l’opération de sauvetage : le Ministre (Ambassadeur) Maximilien Jäger, Ernst Vonrufs, Peter Zürcher et Harald Feller (déclaré Juste en 1999).

Très vite, les papiers de protection ne suffisent plus. Afin de renforcer la protection consulaire des Juifs, Carl Lutz imagine l’étendre à des bâtiments, et non plus seulement à des personnes. L’idée est particulièrement ingénieuse.

Cette mesure de protection, qui est une extension de ses prérogatives initiales, plaide pour un regroupement de tous ses « migrants juifs » dispersés en ville dans un quartier dédié – et éviter ainsi les erreurs en cas de rafles. Ni Budapest, ni Berlin, ne veulent arrêter des porteurs légitimes de lettre de protection, et avoir ainsi à gérer les plaintes de l’Etat suisse.  

Stratège, Lutz présente la mesure comme  « transitoire avant une émigration » afin de passer outre les réticences de la SS. Sur le papier, la logique est imparable. La Hongrie acquiesce. Elle met sa gendarmerie à disposition et définit le quartier « protégé ».

Lutz met ainsi sous immunité diplomatique plusieurs dizaines d’immeubles Palatins dans une même rue (Pozsonyi út.), dans le quartier Újlipótváros. Cela lui permet d’appeler la police si les Hongrois ou les Allemands entrent en ces lieux, car il s’agit désormais d’un territoire protégé. La tactique est copiée par la Suède, puis l’Espagne, le Portugal et le Vatican, qui prétendent protéger leurs ressortissants. En tout, la communauté diplomatique à Budapest place 32’000 personnes dans un « Ghetto international », les deux tiers sous pavillon suisse.

Rapportant à son chef de Département (Ministre), le Conseiller fédéral Pilet-Golaz (8 décembre 1944), Carl Lutz explique offrir la protection consulaire au nombre de Juifs dont il a officiellement la charge : « 7’800 personnes, dans 25 maisons. » En réalité, selon le rapport de Wallenberg à date comparable, la Légation de Suisse protège 20’000 civils, terrés dans 76 immeubles en bordure du Danube. Les diplomates suisses n’ont ni le personnel ni le ravitaillement pour gérer un tel camp de réfugiés improvisé, dans des conditions épouvantables.

« J’étais complètement seul face à des problèmes juridiques croissants. Sans appareil administratif, sans moyens financiers et sans mandat officiel ».
Carl Lutz, 1946


Chaque jour, Lutz et sa femme risquent leur vie en se battant contre les rafles illégales menées par la milice fasciste hongroise  (Croix-Fléchées).  Alors que Carl est menacé au pistolet, Gertrud Lutz offre du chocolat suisse aux miliciens pour les amadouer.

Aujourd’hui, une plaque commémorative est apposée au bas de chaque immeuble protégé, et le quai qui jouxte le Parlement de Hongrie porte le nom de Carl Lutz.

La « marche à la mort »

Le 15 octobre 1944, le gouvernement hongrois s’effondre, et la milice des Croix-Fléchées prend le pouvoir. La SS en profite pour relancer les persécutions. Cette fois à pieds, vers l’Autriche. En réaction, les groupes de résistants juifs ne respectent plus la stratégie de Lutz, qui voulait limiter le nombre de faux en circulation afin de cacher la fraude. Le nombre de papiers suisses contrefaits explose (près de 30’000) , et leur qualité s’effondre. 

« Je savais que les [réseaux de résistance] produisaient de faux papiers pour diverses opérations de sauvetage, mais le volume de cette production dépasse largement ce que je pensais » dira le fonctionnaire suisse après-guerre. Les jeunes Juifs qui copient les sceaux officiels, souvent dans l’obscurité d’une cave, improvisent : leur orthographe est bancale, l’adresse incomplète, le contenu antidaté. Parfois, ils confondent le drapeau suisse (croix blanche sur fond rouge) avec celui, inversé, de la Croix-Rouge. Au-delà de fausses lettres de protection, on produit des attestations de logement, des certificats de naissance chrétiens ou des livrets de service de la division SS-Maria Theresia – certains Juifs se déguisant avec l’uniforme nazi pour combattre. 

Dès le 8 novembre 1944, 40’000 civils sont traînés sur 240 kilomètres vers la frontière autrichienne. Lutz autorise son personnel, avec des véhicules diplomatiques, à remonter les colonnes pour en exfiltrer, autant que se peut, des réfugiés juifs, déclarés sur place « migrants », « salvadoriens » ou même « suisses » alors que les malheureux présentent parfois, en guise de papiers, des factures de magasin. 

Coll. Carl Lutz Society / V.Vacek

« Il m’a été rapporté que lorsque les colonnes juives en marche se dirigeaient vers le Reich, des émissaires de la Légation de Suisse ont suivi une colonne. Ils ont distribué aux Juifs en marche des laissez-passer de protection en si grand nombre qu’à la fin de la journée, la majorité de la colonne avait disparu, puisque les laissez-passer délivrés étaient respectés par les soldats hongrois qui les accompagnaient. »
Ernst Kaltenbrunner, Directeur de l’Office central de sûreté du Reich (RSHA), Berlin, 11 novembre 1944

Les Archives suisses d’histoire contemporaine (EPFZ) / Agnès Hirschi

L’effort de sauvetage est si vaste que l’Office central de la sûreté du Reich (RSHA) envoie un télégramme de plainte à Budapest. Dans sa correspondance, le plénipotentiaire allemand en Hongrie demande à Berlin s’il doit « disposer » du fonctionnaire suisse, ce qui s’apparente à une demande d’élimination, restée sans réponse. 

En réaction, l’Etat fasciste hongrois oblige Lutz à se rendre dans la zone de départ de la marche (briqueterie d’Obúda) afin de différencier lui-même les vrais des faux papiers. L’expérience le traumatise : « Je n’oublierai jamais ces visages effrayés. La police a dû intervenir à maintes reprises, car les gens ont failli m’arracher mes vêtements dans leurs supplications. C’était leur dernière manifestation de vie avant la résignation, qui se terminait si souvent par la mort. » 

Selon la correspondance entre Lutz et Mantello, le vice-consul profite de sa présence à la briquetie d’Obúda pour remettre de faux papiers, des lettres de protection mais aussi des certificats de nationalité du Salvador, aux Juifs qui patientent dans la zone d’attente, terrorisés et « frappés avec des laisses pour chiens ». La grande majorité des récipiendaires  survivra.

L’hiver arrivant, le réseau de sauvetage est fortement ébranlé par l’avancée du front. Début décembre, suite à une enquête infructueuse de la gendarmerie dans la Maison de Verre, la milice fait pendre un résistant juif, Hermann Mandel, sur la place de la Liberté. Le lieu, sous les fenêtres de Lutz, a valeur d’avertissement pour le personnel suisse, qui aide tant les persécutés.

Désormais, la protection officielle n’est plus respectée. Lorsque les fonctionnaires helvétiques appellent la police pour se plaindre de raids, on leur répond « protection suisse, ou protection juive ? » Plusieurs Maisons de Lutz de la rue Pozsonyi sont raflées, et les réfugiés déportés au camp de Bergen- Belsen ou jetés dans le fleuve, ligotés entre eux au fil barbelé. Mi-décembre 1944, Carl Lutz plonge à mi-corps dans le Danube gelé pour sauver une femme juive. Il lui sauvera la vie.

L’Armée rouge encercle Budapest. Le siège commence. Carl Lutz passe Noël 1944 enfermé avec son personnel dans la Résidence de la colline de Buda, sous le feu de l’artillerie et coupé de Pest, les ponts ayant été détruits.

Son action de sauvetage se poursuit sous la conduite de deux de ses employés, Ernst Vonrufs et Peter Zürcher, qui seront tous deux déclarés Juste parmi les Nations.

« La Maison de Verre » est investie le 18 janvier 1945 par le 18e corps d’infanterie de la Garde, dans un silence lugubre.  

Budapest est libérée, en ruines, le 13 février 1945.

Lutz émerge des décombres avec son personnel, indemne malgré le siège. La rencontre avec l’Armée Rouge est particulièrement dangereuse. Le fonctionnaire suisse échappe à une salve de fusil et doit sauter à travers une fenêtre. « Ils cherchaient Hitler, mais il était à Berlin » dira-t-il, quelque peu choqué. 

Coll. Carl Lutz Society / V.Vacek

« Je, ou plutôt nous, avions été confinés [dans la Maison de Verre] pendant des mois, loin de ces horreurs. Bien que nous ayons reçu des informations terrifiantes ci et là, le choc soudain de constater cette destruction, à une si grande échelle, de mes propres yeux, a tout simplement été écrasant. […] La vue de Budapest ce jour-là a creusé une fissure profonde dans mon âme. »
Irena Braun, 14 ans

Silence officiel et hommage tardif

A la fin de la guerre, Carl Lutz comme les autres diplomates est expulsé par les Soviétiques. Il rentre en Suisse où l’accueil qui lui est réservé est indifférent. 

En 1946, Lutz divorce de Gertrud et épouse Magda Grausz, la femme juive venue demander sa protection pour elle et sa fille Agnès.

Au niveau professionnel, l’administration fédérale lui reproche un « abus de compétences » pour avoir déclaré les passeports collectifs « suisses » – Berne craignant que les détenteurs ne demandent asile dans le pays. En revanche, le Département politique fédéral ignore que son employé a été impliqué, lui-même, dans la création et la remise de faux papiers à des réfugiés juifs. L’Etat l’apprendra sur le tard… Lutz étant alors protégé par une certaine notoriété à l’étranger. Les temps ont changé. Carl Lutz comme Georges Mantello (lui-même menacé d’expulsion) bénéficieront du changement d’opinion de la société par rapport aux victimes de l’Holocauste, en marge du procès de Nuremberg.

Au sein de la diplomatie suisse en revanche, le silence entourant l’action de sauvetage s’apparente à un désaveu. On juge que Lutz a été « un partisan membre de l’opposition, et non un tiers impartial et pondéré », à lire un Ambassadeur de Suisse. Très affecté, Carl Lutz refuse un transfert-exil à Bagdad, en Irak. Il est muté à la défense des intérêts allemands, à Zürich, puis au Secrétariat des Biens lésés au Japon, à Berne. Il  termine sa carrière en tant que Consul général en 1960 – titulaire, sans augmentation de salaire – à Bregenz (Autriche). Il prend sa retraite en 1961 et décède à Berne le 12 février 1975. 

En 2020, l’université de Leiden publie une thèse retraçant les difficultés entourant la mémoire de Lutz en Suisse. Certaines de ces raisons seraient liées à l’homme lui-même et à la manière dont il soulève la question en interne. En effet, Lutz étant encore en service, il ne révèle l’étendue de son implication que tardivement et ne publie pas ses propres souvenirs. Cependant, le sujet reste également tabou à Berne pour des raisons politiques. Il soulève des questions délicates sur la neutralité, les relations entre un État et sa puissance protectrice, ainsi que sur la réaction des Alliés face à l’Holocauste.

En 1961, à l’occasion du procès Eichmann, l’administration sera inquiète de la lumière soudainement jetée sur son petit consul. A Berne, on craint surtout que Lutz n’aille à la barre et ne donne des détails sur son expérience. En effet, ce dernier porte un regard franc sur la période : « [A Jérusalem,] je pourrais témoigner que lorsque les troupes de l’armée allemande et les Einsatzkommandos de Himmler sont entrés, les puissances occidentales et les Etats neutres, à l’exception de la Suède, sont restés passifs face aux déportations massives. »

Coll. Carl Lutz Society
Coll. Carl Lutz Society / V.Vacek
Carl Lutz est le premier citoyen suisse à avoir été reconnu Juste parmi les Nations par le Mémorial Yad Vashem – en 1964. Il a été nominé trois fois au Prix Nobel de la Paix, et a été honoré en Allemagne (Ordre du Mérite, 1962), Argentine, aux Etats-Unis et en Israël. En 2014, il reçoit à titre posthume la Médaille présidentielle de son alma mater, l’Université George Washington. Remercié par le Président du Conseil des Ministres de Hongrie en 1948, Lutz est honoré à la fin de la guerre froide par un Quai et deux monuments à son nom, rue Dohany et Place de la Liberté, à Budapest. En 2023, sa fille est honorée de la Croix d’Or du Mérite hongrois.

Salué par son village natal, en Appenzell, le fonctionnaire est ignoré dans son propre pays, excepté une mention dans un discours du Conseiller fédéral Feldmann, en marge d’un rapport sur la migration en 1958. Les raisons sont politiques mais aussi sociales, la Suisse ayant peu de tradition à honorer les initiatives individuelles, humanitaires ou non. 

La reconnaissance vient après 1995, dans le sillage de la Commission Bergier. La recherche propose alors une autre vision de l’Histoire, plus objective et équilibrée – la Suisse étant l’un des rares Etats à avoir mené un tel effort d’introspection.

En 2018, Berne renomme l’une des salles du Palais fédéral au nom de Carl Lutz et des Justes de Budapest. A l’automne de la même année, le Parlement se lève pour saluer les familles en séance plénière. 

DFAE / Archives Agnes Hirschi

En 2021, Genève lui rend hommage avec une exposition inaugurée par la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, tandis que les Etats-Unis lui dédient une salle de leur Ambassade à Budapest.

Les recherches en cours

L’ampleur du sauvetage par Carl Lutz est souvent déformée, avec des estimations excessives tirées d’une lettre écrite en 1948 par Mihaly Salamon (62’000 personnes protégées). 

Ces chiffres sont une estimation personnelle qui n’est pas documentée. Elle est considérée comme peu fiable par plusieurs historiens de renom, et jugée excessive par le Mémorial hongrois de l’Holocauste. La réalité est probablement inférieure à cette estimation.

A partir d’archives non exploitées, le Cercle Carl Lutz a mené des recherches sur le sujet, présentées lors d’un colloque à Varsovie en 2021.

Coll. Carl Lutz
Les Archives suisses d’histoire contemporaine (EPFZ) / Agnès Hirschi

A défaut de chiffres précis, il est juste de dire que Carl Lutz a sauvé « plusieurs dizaines de milliers de personnes ». 

Les rescapés et leurs familles vivent aujourd’hui dans plus de vingt pays.

« Ces [Juifs] étaient des citoyens hongrois, ce qui les privait de protection diplomatique. Mais les lois de la vie sont plus fortes que les lois des hommes. » 
Carl Lutz, 1946